Apport-cession et report d'imposition lors de la vente d'une entreprise
Véloci

La scène se répète régulièrement dans nos rendez-vous. Un dirigeant nous annonce qu'il vend sa société, que la lettre d'intention est signée et que la signature est prévue dans six semaines. Il vient chercher un conseil sur le placement du produit de la vente. Le problème, c'est que la décision qui comptait le plus se prenait avant, pas après.

Car une fois les titres cédés en direct, la plus-value est acquise fiscalement. Le prélèvement forfaitaire unique s'applique à 31,4 %, et sur une cession à plusieurs millions, l'écart entre une opération anticipée et une opération subie se compte en centaines de milliers d'euros. L'apport-cession est précisément l'outil qui permet de traiter ce sujet en amont.

L'essentiel

  • Le dirigeant apporte ses titres à une holding qu'il contrôle : la plus-value est constatée mais son imposition est reportée.
  • La holding vend ensuite les titres, et dispose de la totalité du prix, sans ponction fiscale immédiate.
  • Si la cession intervient moins de trois ans après l'apport, la holding doit réinvestir au moins 70 % du produit dans une activité éligible.
  • Le montage se prépare des mois à l'avance : engagé trop tard, il est inopérant.

Le principe, en trois temps

Le mécanisme, codifié à l'article 150-0 B ter du code général des impôts, repose sur une idée simple. Plutôt que de vendre vos titres directement, vous les apportez d'abord à une société holding que vous contrôlez. Cet apport constate bien une plus-value, mais son imposition est mise en report : elle n'est pas due immédiatement.

La holding détient alors les titres de votre société opérationnelle. C'est elle qui procède ensuite à la vente auprès de l'acquéreur. Comme elle a reçu les titres à leur valeur d'apport, la vente ne dégage pratiquement aucune plus-value nouvelle à son niveau. Le produit de la cession se retrouve donc intégralement disponible dans la holding.

Vous ne disposez pas personnellement de cet argent, il appartient à la société. Mais vous en avez la maîtrise, et surtout vous pouvez le réinvestir dans sa totalité, là où une cession directe vous aurait laissé environ 69 % du prix après impôt. C'est cet écart de base de réinvestissement qui fait toute la puissance du dispositif.

31,4 %
Prélèvement forfaitaire unique applicable à une cession de titres en direct
70 %
Part du produit de cession à réinvestir si la vente intervient dans les trois ans
3 ans
Délai de conservation au-delà duquel l'obligation de réinvestissement disparaît

Le point décisif : le délai de trois ans

Tout se joue sur la date de la cession par rapport à celle de l'apport. Deux situations très différentes se présentent.

Si la holding conserve les titres pendant au moins trois ans avant de les vendre, aucune obligation de réinvestissement ne s'impose. Le report d'imposition est maintenu, et la holding utilise le produit de la vente comme elle l'entend, y compris pour constituer un portefeuille financier diversifié.

Si la cession intervient avant ce délai de trois ans, ce qui est le cas dans la grande majorité des opérations réelles, la holding doit alors réinvestir au moins 70 % du produit de cession dans une activité éligible, dans un délai encadré. À défaut, le report tombe et l'impôt initialement différé devient exigible, majoré des intérêts de retard.

À retenir : cette proportion de réinvestissement a été relevée en 2026. Les montages engagés sous l'ancien régime restent soumis aux règles en vigueur lors de leur mise en place, mais toute opération nouvelle doit être calibrée sur le seuil actuel. C'est un point à vérifier systématiquement avant de s'engager.

Ce qui compte comme réinvestissement éligible

La règle du réinvestissement est le cœur du dispositif, et sa principale source de contentieux. L'esprit du texte est clair : l'avantage fiscal est accordé en contrepartie d'un réemploi dans l'économie productive, pas d'un placement passif.

Entrent dans le champ éligible le financement de moyens permanents affectés à une activité opérationnelle, commerciale, industrielle, artisanale, libérale ou agricole. L'acquisition d'une fraction du capital d'une société opérationnelle qui confère le contrôle est également admise. La souscription au capital de sociétés opérationnelles, ainsi que la souscription de parts de certains fonds d'investissement respectant des quotas d'actifs éligibles, notamment en capital investissement, ouvrent aussi droit au réemploi.

En revanche, et c'est la source d'erreur la plus fréquente, l'immobilier patrimonial locatif classique n'est pas éligible. Acheter des appartements pour les louer nus avec le produit de la cession ne constitue pas un réinvestissement au sens du texte. De même, un simple portefeuille de titres cotés ou un contrat de capitalisation ne remplit pas la condition.

Emploi du produitÉligible au réinvestissementCommentaire
Rachat d'une société opérationnelleOuiSous condition de prise de contrôle
Financement d'une activité opérationnelleOuiMoyens permanents affectés à l'exploitation
Souscription au capital de PMEOuiSociétés opérationnelles
Fonds de capital investissement éligiblesOuiSous respect des quotas d'actifs
Immobilier locatif patrimonialNonActivité civile, hors champ
Portefeuille de titres cotésNonPlacement passif
Structurer la cession de son entreprise via une holding
Véloci

Ce que devient le report dans la durée

Le report n'est pas une exonération. C'est un différé, qui peut durer très longtemps mais qui a des points de sortie. Il prend fin, et l'impôt devient exigible, dans plusieurs situations : la cession des titres de la holding elle-même, le non-respect de l'obligation de réinvestissement, ou le transfert du domicile fiscal hors de France dans certaines conditions.

À l'inverse, le report peut s'éteindre définitivement dans un cas très favorable : la transmission par décès. Les titres de la holding entrent alors dans la succession, et la plus-value en report n'est pas imposée. C'est ce qui fait de l'apport-cession un outil de transmission autant qu'un outil fiscal.

La donation des titres de la holding constitue une voie intermédiaire, encadrée par des conditions de conservation par le donataire. Ces conditions ont été renforcées ces dernières années, et méritent d'être vérifiées précisément au moment de l'opération plutôt que sur la base d'un schéma ancien.

L'articulation avec la holding au quotidien

Une fois le montage en place, la holding devient l'outil central de votre patrimoine professionnel. Elle est soumise à l'impôt sur les sociétés, au taux réduit de 15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice pour les sociétés qui remplissent les conditions, puis à 25 % au-delà.

Le régime mère-fille présente ici un intérêt majeur. Lorsque la holding détient au moins 5 % du capital d'une filiale et conserve les titres deux ans, les dividendes remontés sont exonérés, à l'exception d'une quote-part de frais et charges de 5 %. Autrement dit, 95 % du dividende remonte sans nouvelle imposition, ce qui permet de faire circuler la trésorerie entre les sociétés du groupe avec une friction très faible.

La contrepartie est que l'argent reste dans la société. Pour l'utiliser à titre personnel, il faut se verser une rémunération ou des dividendes, qui supportent alors leur propre fiscalité. C'est le calcul à faire dès l'origine : de combien avez-vous besoin personnellement, et quelle part peut légitimement rester investie dans la structure ?

« L'apport-cession n'est pas un tour de passe-passe fiscal. C'est un contrat : l'État accepte de différer l'impôt, à condition que l'argent reparte dans l'économie productive. Ceux qui l'oublient découvrent la contrepartie trois ans plus tard. »

Le calendrier, ou pourquoi il faut s'y prendre tôt

Le point le plus important de cet article tient en une phrase : l'apport doit précéder la cession, et il doit la précéder de façon crédible. Un apport réalisé quelques jours avant une signature déjà négociée, dans un dossier où l'accord sur le prix et sur la chose était acquis, expose à une remise en cause sur le terrain de l'abus de droit.

En pratique, la préparation commence idéalement six à douze mois avant la cession envisagée. Ce délai permet de constituer la holding, de valoriser les titres apportés selon une méthode défendable, de documenter la démarche, et surtout de définir en amont la stratégie de réinvestissement. Car identifier une cible opérationnelle ou sélectionner des fonds éligibles ne se fait pas en trois semaines.

C'est un travail qui se mène à plusieurs voix : votre expert-comptable, un avocat fiscaliste pour la structuration juridique, et un conseiller en gestion de patrimoine pour l'allocation du produit et la cohérence avec le reste de votre patrimoine. Notre rôle, indépendant des réseaux bancaires, consiste à assembler ces pièces autour de votre objectif réel, qui est rarement seulement fiscal : sécuriser un capital, préparer une transmission, dégager un revenu, ou financer un nouveau projet.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'apport-cession ?

C'est un mécanisme, prévu à l'article 150-0 B ter du code général des impôts, qui permet à un dirigeant d'apporter les titres de sa société à une holding qu'il contrôle avant de les vendre. La plus-value d'apport est constatée mais son imposition est reportée, ce qui permet à la holding de disposer de la totalité du prix de cession pour le réinvestir.

Combien faut-il réinvestir après une cession ?

Si la holding vend les titres moins de trois ans après l'apport, elle doit réinvestir au moins 70 % du produit de cession dans une activité éligible, dans un délai encadré. Ce seuil a été relevé en 2026. Si la holding conserve les titres au moins trois ans avant de vendre, aucune obligation de réinvestissement ne s'applique.

L'immobilier locatif est-il un réinvestissement éligible ?

Non, s'il s'agit d'immobilier patrimonial loué nu, qui relève d'une activité civile. Le réinvestissement doit porter sur une activité opérationnelle : financement de moyens d'exploitation, acquisition du contrôle d'une société opérationnelle, souscription au capital de PME ou de fonds respectant les quotas d'actifs éligibles. C'est l'erreur la plus fréquente et la plus coûteuse.

Que se passe-t-il si je ne respecte pas l'obligation de réinvestissement ?

Le report d'imposition prend fin. La plus-value initialement différée devient immédiatement exigible, majorée des intérêts de retard. C'est la raison pour laquelle la stratégie de réinvestissement doit être définie avant l'opération, et non improvisée une fois le produit encaissé.

Le report d'imposition disparaît-il un jour ?

Oui, dans un cas favorable : la transmission par décès éteint définitivement la plus-value en report, qui n'est alors pas imposée. La donation des titres de la holding peut également conduire à une extinction, sous des conditions de conservation par le donataire qui ont été renforcées et qu'il faut vérifier au moment de l'opération.

Quand faut-il commencer à préparer l'opération ?

Idéalement six à douze mois avant la cession envisagée. L'apport doit précéder la vente de façon crédible : réalisé quelques jours avant une signature déjà négociée, il expose à une remise en cause pour abus de droit. Ce délai permet aussi de constituer la holding, de documenter la valorisation et d'identifier les cibles de réinvestissement.

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